Aide à mourir et révolution anthropologique

Aide à mourir et révolution anthropologique

Voici quelques jours, la commission des Affaires sociales du Sénat était saisie d’un texte important : la proposition de loi relative au droit à l’aide à mourir, adoptée à l’Assemblée nationale.

Ce texte est non seulement devenu un marqueur de la gauche, mais, dans ses vœux, Emmanuel Macron en a fait son cheval de bataille. En effet, le président de la République suit ce sujet avec attention et, à défaut d’avoir un deuxième mandat couronné de succès, aimerait obtenir une victoire symbolique.

Il est vrai que les batailles sociétales ne coûtent pas grand-chose, même si leur gain politique reste illusoire. François Hollande, le « père » du « mariage pour tous », n’a-t-il pas achevé son mandat présidentiel en ne se représentant pas et en voyant sa majorité éclater ?

Bref, « l’aide à mourir », c’est ce terme qui rend plus acceptable l’euthanasie, mais cela équivaut tout simplement à un soutien… au suicide.

Si la commission des Affaires sociales du Sénat a écarté « le droit à l’aide à mourir » au profit d’une « assistance médicale à mourir », réservée à des patients dont le pronostic vital est engagé à court terme, un pas fondamental a été franchi.

En effet, si le texte est voté en termes identiques par l’Assemblée nationale, une personne pourra donc recourir à une substance létale qui lui permettra de se suicider moyennant le quitus du corps médical…

Les garde-fous que le Sénat a imposés ne sauraient masquer ce pas de géant.

La remise d’une substance létale, même encadrée, ne signifie rien d’autre qu’un encouragement au suicide. La gauche et Médiapart déplorent ces garde-fous – selon eux, le texte du Sénat ne va pas assez loin ! –, mais ce qui a été accompli change énormément de choses.

Adieu la sédation profonde et continue qui pouvait, par ricochet, aboutir au décès d’un patient, mais dont l’objet était l’atténuation de la douleur ; bonjour, la substance létale qui vise ouvertement le décès d’un patient !

Bref, la mort devient un soin possible dans la gamme des soins qui n’a cessé de s’élargir depuis le siècle dernier.

Ce faisant, même sous une version atténuée, l’aide à mourir s’est invitée dans le Code de la santé publique.

Ce n’est pas la première fois que ce dernier fera l’objet d’une adaptation sociétale – l’avortement s’était déjà introduit dans notre législation voici quelques décennies – mais, cette fois-ci, c’est la mort comme telle d’un patient que l’on admet dans la loi.

Le texte sénatorial parle quand même de « substance létale ». Cependant, les ultimes verrous peuvent faire rire (ou pleurer) : le patient doit non seulement être « véritablement en fin de vie », donc être atteint d’une « affection grave et incurable », mais il doit vivre avec des « souffrances réfractaires [à tout traitement] ou insupportables » et avoir « un pronostic vital engagé à court terme ». Autrement dit, il faut un décès prévisible dans les heures ou les jours qui suivent. Or qu’un décès soit prévisible est une chose, mais le hâter en est une autre.

Enfin, « l’assistance médicale à mourir » ne peut intervenir qu’en présence d’un officier de police judiciaire (!). On imagine les policiers travaillant dans la police judiciaire sollicités par cette nouvelle mission, qui n’a plus rien à voir avec l’élucidation de la vérité qui caractérise une enquête…

Cette véritable révolution dont on ne mesure pas assez le poids anthropologique a des conséquences sur beaucoup de choses : sur le rôle de la médecine, sur la société en tant que telle… Elle a tellement de conséquences qu’elle mérite tout de même une réaction.

À ce jour, le texte du Sénat n’a été adopté qu’en commission. Il reste encore son examen en séance publique prévu à partir du 20 janvier prochain. Pour tous ceux qui s’interrogent – et ils sont encore nombreux dans le pays –, il est possible de réagir. Les sénateurs seront-ils courageux, alors qu’ils prétendent avoir adopté un texte modéré ?

Les établissements religieux de santé ont réagi et s’inquiètent du risque de disparition de leur identité propre. Le macronisme est en train de s’effondrer, empêtré dans un « bloc central » qui le désavoue et qui risque lui-même d’être balayé par une vague populiste.

Mais, sur le plan sociétal, il aura façonné la société avec l’inscription de l’avortement dans la Constitution et l’ouverture de la procréation médicalement assistée aux femmes seules et aux couples de femmes. Faut-il lui concéder une « victoire » supplémentaire ?

Jean-François Mayet

Politologue

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