La dissuasion restera-t-elle française ?

La dissuasion restera-t-elle française ?

Le discours d’Emmanuel Macron prononcé à l’Île Longue le 2 mars dernier a suscité un très fort intérêt en France ainsi que chez nos partenaires européens.

Toutefois, ce discours de 40 minutes, 7 pages dactylographiées, mérite une analyse attentive, rigoureuse car il constitue une novation substantielle de la dissuasion nucléaire de la France.

Le chef de l’État souligne tout d’abord que « nous vivons au plan géostratégique une période de rupture… cette période justifie un durcissement de notre modèle ».

« La Russie mène à l’Ukraine voisine une guerre lente et cruelle qui constitue, comme l’a identifié notre revue nationale stratégique, un risque majeur pour notre Europe. »

Après une analyse des efforts d’armements de la Chine, de l’Inde, du Pakistan et de la Corée du Nord, le Président relève à juste titre : « Tout cela montre en tout cas que les menaces nucléaires s’accroissent, se diversifient… qu’elles risquent d’être précédées d’épisodes de conflits intenses sous le seuil. »

Le Président en tire une première conclusion : « Un rehaussement de notre arsenal est indispensable. » Il énumère certaines décisions de modernisation de nos forces nucléaires stratégiques. « La dissuasion est et doit demeurer un intangible français », dont la décision ultime de mise en œuvre « appartient au seul président de la République comptable devant le peuple français ».

Toutefois, avant d’arriver à cette déclaration solennelle, Emmanuel Macron a ouvert un nouveau concept de la dissuasion nucléaire française : la « dissuasion avancée ».

Emmanuel Macron propose que la France intègre à « sa réflexion les intérêts de nos alliés… La dissuasion avancée offre la possibilité pour les partenaires de participer aux exercices de la dissuasion. »

Il ajoute que la dissuasion avancée « pourra enfin prévoir le déploiement de circonstances, d’éléments de forces stratégiques chez nos alliés ».

Notre défense gagnera du champ et la dissuasion avancée « lui offrira une profondeur stratégique nouvelle ».

Emmanuel Macron salue le travail avec nos alliés : « Les premières étapes de la coopération commenceront dès cette année et pourront inclure des visites de sites stratégiques et des exercices conjoints. »

Personne ne peut nier qu’une menace, voire une attaque conventionnelle sur nos alliés en Europe puisse constituer une menace à nos intérêts fondamentaux en raison de la proximité géographique.

Charles de Gaulle lui-même n’a jamais écarté cette hypothèse, mais il n’a jamais voulu associer quiconque à sa prise de décision, une décision française souveraine dans son esprit – à la différence d’Emmanuel Macron !

À ce stade, une seule question vient à l’esprit : la décision ultime appartiendra-t-elle au seul président de la République, alors que l’Allemagne, partenaire privilégié pour Emmanuel Macron, aura participé aux exercices conjoints stratégiques ?

En d’autres termes, la dissuasion avancée n’est-elle pas un piège qui se refermera à terme sur l’indépendance de décision nucléaire de la France ?

Une chose est certaine : l’Allemagne n’a jamais été en reste pour user de sa puissance pour imposer ses vues… notamment à la France, on l’a expérimenté sur la question du nucléaire civil et l’élaboration du fameux règlement TAXONOMIE, où Berlin s’est opposé sans ménagement à Paris !

De plus, les récentes difficultés de Dassault Aviation avec les Allemands pour le développement de l’avion du futur SCAF devraient nous ouvrir les yeux.

« Il y a certains chefs qu’on suit d’autant plus aveuglément qu’il faut être aveugle pour les suivre » (Gérard de Rohan-Chabot, 1870-1964). Nous sommes avertis !

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