Paris : les juges feront-ils l’élection ?

Paris : les juges feront-ils l’élection ?

L’annonce d’une perquisition chez Rachida Dati a fait renaître la question sur le paramètre judiciaire de la municipale parisienne.

On croyait cet aspect enterré avec un procès prévu au mois de septembre prochain, donc juste après la campagne. Mais là, il s’agit d’une autre affaire : des honoraires de 299 000 euros versés par GDF Suez à Rachida Dati quand elle siégeait au Parlement européen. Certes, il ne s’agit pas d’un jugement, ni d’une instruction, mais de perquisitions décidées par l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF) qui font elles-mêmes suite à une information judiciaire ouverte par le parquet national financier (PNF).

Il s’agit donc de procédures liées à une enquête, pas d’un procès en cours. Mais, pour l’opinion, c’est tout comme.

Ce qui soulève plusieurs questions. La première est relative aux interférences politiques du judiciaire, comme on l’a vu pour Fillon en 2017, puis pour Marine Le Pen et Sarkozy au cours de l’année écoulée.

La perquisition soulève à nouveau ce rapport délicat, dont les conséquences peuvent être désastreuses. La mise en examen de François Fillon avait non seulement conduit à écarter un favori, mais elle avait contribué à dessiner un scénario politique différent avec l’élection d’Emmanuel Macron à l’Élysée.

S’il faut toujours être prudent sur les thèses du complot – les magistrats n’ont pas besoin d’être téléguidés pour fixer leur « agenda » –, c’est bien la première fois qu’une procédure judiciaire s’était invitée avec autant d’entrain et d’insistance dans une campagne présidentielle. Plus récemment, l’exécution provisoire de l’inéligibilité de Marine Le Pen montre à l’envi que l’autorité judiciaire n’a cure d’un quelconque « brouillage » de la vie politique.

En ira-t-il ainsi pour Paris ? Les magistrats et les enquêteurs peuvent frapper à tout moment, peu importent les conséquences. Symboliquement, c’est une véritable rupture, car la justice prouve son ascendant sur le politique. Dans la querelle des auctoritates, le politique a peu de poids face aux juges et aux médias.

On pourra toujours dire que les hommes politiques sont responsables de ce phénomène, non seulement parce qu’ils ont cherché à dépolitiser la vie publique, mais aussi parce qu’à partir des années 1970, ils ont accepté que les juges règlent des comptes qu’ils ne voulaient pas régler eux-mêmes. Mais on arrive ainsi à un processus où le politique est encore plus affaibli.

On disait déjà que les médias font l’élection. Cette fois-ci, dans la longue route du dessaisissement du politique, ce sont les juges que l’on sollicite pour conférer le quitus au détriment de l’électeur, lequel devra se plier.

Dans le cas Dati, ce genre de démarche ne pourra que susciter un malaise dont les adversaires – notamment de gauche – s’empareront sans la moindre vergogne.

Ensuite, on peut légitimement s’interroger sur cette absence totale de scrupules, alors que la gestion parisienne depuis 2001 pourrait aussi passer sous les fourches caudines du juge.

Sur les abus constatés dans l’aide sociale à l’enfance (ASE), rien n’aurait exclu que le bras séculier de la justice soit sollicité. On peut aussi s’interroger sur des mélanges flagrants de genres comme ce fut le cas au cours de la mandature d’Anne Hidalgo avec la collusion patente entre la Ville de Paris et certains opérateurs privés.

Il n’y a pas besoin d’être LFI pour déplorer, par exemple, les douteuses accointances entre LVMH et la municipalité parisienne.

Or tous ces signes de confusion entre le privé et le public n’ont suscité aucune réaction. Peut-on dire que les vingt-cinq ans de gestion socialiste de la Ville de Paris ont été d’une blancheur immaculée ?

Bref, tout cela démontre qu’une « affaire » n’existe pas à l’état naturel et qu’il faut lui donner une certaine forme.

Généralement, ce sont d’abord des polémiques avec des bruits distillés dans la presse, ensuite des signalements, puis enfin une justice qui se met en marche…

Or, à ce jour, on ne peut être que surpris par la clémence sur vingt-cinq ans de vie politique parisienne, alors qu’il y aurait de quoi s’interroger. Une élection, après tout, ce sont des comptes demandés à l’administration publique. Or ce serait justement l’occasion de faire le point sur les défaillances de l’équipe sortante. Ce devrait justement être le véritable enjeu de l’élection municipale parisienne. Faute de quoi, le risque est grand de voir la campagne aspirée par un feuilleton judiciaire. Ce qui n’est guère souhaitable.

Jean-François Mayet

Politologue

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