Orthographe et vie pratique

Orthographe et vie pratique

Notre belle France est en émoi. En effet, notre ministre de l’Éducation nationale veut remettre l’orthographe à l’honneur et en sanctionner les fautes.

En voilà une idée ! Pourquoi ne pas apprendre à compter, pendant qu’on y est ?

Mais ce scénario me rappelle un épisode de ma (lointaine…) vie d’étudiant. J’ai eu dans les années 1965-1966 un professeur de droit civil qui était intransigeant sur l’orthographe et la syntaxe. Y compris et surtout dans la rédaction de nos copies. En clair, une copie valant 19 tombait à 14, dès lors qu’elle comportait cinq fautes. Et, un jour, un camarade de promo « passe au tourniquet », savoir 18 – 3 = 15. Et ce jour-là, notre Bernard, qui s’était levé du pied gauche, prend le professeur à partie. « Oui, vous comprenez, Maître, ma copie tient quand même la route… » Le professeur le laisse déverser sa bile, et s’ensuit la conversation suivante :

Le prof : Monsieur, si j’écris je ferai A I, c’est un futur. Êtes-vous d’accord ?

Le copain : Bien entendu, Maître !

Le prof : Maintenant, si j’écris je ferais A I S, c’est un conditionnel. Toujours d’accord ?

Le copain : Absolument, Maître !

Le prof : Eh bien, pour une copie de ce genre, un jour ou l’autre, vous perdrez un procès !

Et là, silence de mort dans l’amphi. Ce mot dans la bouche de notre professeur toujours tiré à quatre épingles et ne disant jamais un mot de travers nous avait estomaqués. Fin du premier acte.

Le second acte se déroule 7 ou 8 ans plus tard.

Mon beau-père fait face à un problème pour lequel je ne vois pas comment l’aider. Je contacte donc mon ancien prof de droit pour me faire conseiller. Une fois la consultation terminée, mon professeur me pose la question suivante :

– Vous vous souvenez, cher ami, de la conversation avec Bernard F., quand vous étiez en première année ?

– Bien entendu, que je m’en souviens, sa colère nous avait tellement fait rigoler !

– Eh bien, figurez-vous qu’il y a quelques mois, j’ai facturé 300 000 francs à un client pour une semaine de travail.

– Diable ! racontez-moi ça !

– Oh, c’est tout simple, me répond mon prof. Mon client est arrivé à notre rendez-vous avec une pile de pas loin de 20 cm de haut en format A4, l’a posée sur mon bureau et m’a dit : « Maître, vous avez une semaine pour trouver là-dedans la bêtise qui fera sauter ce contrat. Je me suis fait berner dans les grandes largeurs en ne relisant pas assez soigneusement mon contrat. » J’ai gagné mes 300 000 francs, mais mon client, lui, a évité de perdre 2 millions et il a payé rubis sur l’ongle. J’avais trouvé la petite phrase mal fichue et induisant diverses interprétations !

Quand nous nous sommes séparés, sur le pas de la porte, j’ai promis à notre ancien professeur de raconter l’anecdote à mon camarade de promo. Et j’ai tenu ma promesse quelques mois plus tard.

Ne lâchez pas sur l’orthographe, Monsieur le Ministre. Vous rendrez service à notre jeunesse.

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