RN cherche société civile désespérément

RN cherche société civile désespérément

Si l’accès du RN au pouvoir est une hypothèse qui progresse de jour en jour, les obstacles à cette accession demeurent.

Il y a d’abord ces obstacles extérieurs au RN qui n’ont jamais vraiment disparu : refus d’une partie de la droite, front républicain affaibli, mais jamais vraiment éliminé de l’imaginaire politique, etc.

Certees, dix mille difficultés ne font jamais un doute, mais ces obstacles sont aussi imputables au RN lui-même, et pas seulement à ses adversaires.

Si on regarde les différentes formations politiques de la Ve République, le RN est celle qui a le plus intériorisé son « logiciel » officieux : la rencontre d’un homme (ou d’une femme) et d’un peuple. Que l’on se souvienne des affiches de Jean-Marie Le Pen au slogan évocateur : « Le Pen, le peuple ».

Ce qui explique un comportement empirique conséquent : l’accès au pouvoir, sous la Constitution de 1958 (et avec son inflexion encore plus présidentialiste depuis 1962), se vit sous le prisme de la conquête de la fonction suprême.

Au temps de Jean-Marie Le Pen, le FN concevait l’action politique par un investissement maximal sur l’élection présidentielle, négligeant les élections « intermédiaires ». Le RN tutoie aujourd’hui cette conquête suprême, se rapprochant du seuil d’une élection au second tour, mais sans être assuré d’obtenir la majorité absolue qui rend l’élection possible. On ne s’étonnera donc pas d’une organisation très hiérarchisée – encore plus qu’ailleurs – du RN avec un chef, pas vraiment de sous-chef et aucun corps intermédiaire. Il faut présenter un candidat – un seul – au fauteuil suprême et tout le reste en découlera. Or un système politique est tout sauf pyramidal. Il fait davantage figure de labyrinthe avec une multitude d’acteurs dont l’apparence est chaotique, mais qui peuvent devenir redoutables s’il s’agit de désigner un adversaire.

Certes, le RN commence à avoir des élus à l’Assemblée nationale : il est devenu le principal groupe parlementaire au Palais Bourbon, mais le « reste », ça pèse. Les médias, les intellectuels, les différents « milieux », mais aussi les associations et surtout tous ces réseaux – formels ou non – qui, à défaut de faire gagner, ont le pouvoir de faire perdre.

Le monde politique reste un magma où tout compte, et le danger du RN est de ne pas savoir en tenir compte ou, en tout cas, ne pas en donner l’impression. Comme une joueuse aguerrie, Marine Le Pen veut miser le tout pour le tout sur l’élection reine pour être élue. Certains paramètres rendent cette configuration envisageable, comme le ralliement vraisemblable d’une partie des LR et, plus largement, d’électeurs de droite qui ne veulent pas ou plus du « bloc central », lequel subit actuellement un effondrement.

Mais cela ne suffit pas. Car la conquête du pouvoir, c’est aussi un écosystème qui vous rend présentable. Être élu seul contre tous est certainement une posture héroïque, mais cela risque de transformer le tremplin en toboggan sans aucun amortissement en cas de turbulence.

Si le RN est plus présentable, il ne maille pas ces réseaux qui font l’élection. La France monarchique du XVIIIe siècle était déjà une société où l’opinion pouvait influencer les gouvernants. Cette réalité n’a pas disparu sous la Ve République, qui conjugue une société fracturée et un régime politique fondé sur la primauté de l’exécutif. Or, non seulement le RN n’a pas de réseaux, mais il ne cherche pas à les approcher. Le RN n’est pas attiré par cette « France de l’esprit », qui réfléchit et qui sert un peu de poil à gratter face aux dérives du système. Il existe des intellectuels que l’on pourrait qualifier de « conservateurs », mais le RN ne s’en est pas occupé. Et même à l’égard des réseaux informels, il ne fait rien. Or un réseau, cela fait l’élection. Ou la défaite de l’adversaire.

Pire : le RN s’associe à tout mécanisme de censure, comme on l’a vu pour l’accès des mineurs aux réseaux sociaux. Il ne sait pas s’appuyer sur ces « corps » alternatifs et virtuels.

Mais nul besoin de se focaliser sur la sphère intellectuelle ou digitale si on les juge gazeuses. Car le RN néglige aussi les réseaux « réels ». Il existe pourtant des viviers dans la société, comme les associations familiales. Or, on ne sent pas le RN désireux de s’en approcher.

Quant aux réseaux scolaires, on peut trouver étrange que le RN ne tique pas sur ce souci de nombreux Français qui confient leurs enfants à l’école privée. Bref, il existe tout une gamme de caisses de résonance qui ne demandent qu’à être sollicitées. À huit mois de la présidentielle, il y a quand même urgence.

Jean-François Mayet

Politologue

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