Bloc central : la drôle de campagne

Bloc central : la drôle de campagne

Attal, Philippe et Retailleau : ils sont trois à faire ouvertement campagne. Depuis des semaines, ils multiplient les prises de position et les déplacements, tout en distillant des éléments de leur programme sur certains sujets.

Certes, ils ne sont pas tout à fait sur la même ligne : Retailleau ne veut pas du bloc central, Philippe se dit de droite, tandis que seul Attal croit encore au dépassement des clivages.

Mais, curieusement, ils sacrifient aux mêmes rituels, entonnent les mêmes mantras et recourent aux mêmes reliques.

Sur l’Ukraine, Philippe et Retailleau ont fait le déplacement à Kiev. C’est le voyage obligé, si on veut afficher une posture internationale et rassurer sur le soutien à la cause ukrainienne. Cela permet d’éviter tout soupçon de connivence vis-à-vis de la Russie, lequel tend à se renforcer si on penche à droite.

Sur l’assassinat de Paty, Philippe réclame la panthéonisation et Attal rappelle qu’il a interdit l’abaya en classe.

Pour galvaniser les foules – pardon : les rares adhérents –, il faut des meetings. Attal a ouvert le bal en organisant le sien le 30 mai dernier, déclinant ses propositions autour de quatre axes forts : l’éducation, le travail, les frontières et l’IA. L’ancien Premier ministre ne veut pas d’une campagne décliniste et propose même plusieurs chantiers comme un avion décarboné ou un SpaceX français. Édouard Philippe n’a pas encore tenu son grand meeting (il aura lieu le 5 juillet prochain), mais ses soutiens font déjà une campagne active sur les réseaux sociaux pour « vendre » cette réunion publique qui aura aussi valeur de test. Une manière de jouer sur la ferveur militante quand il n’y a plus beaucoup de militants.

Quant à Bruno Retailleau, il tiendra son meeting au Parc floral de Vincennes le 20 juin prochain et multiplie déjà les réunions tout en lançant des propositions.

Enfin, il reste les mantras. Si Philippe se déclare de droite, il ne veut pas être soupçonné de complaisance pour le groupe Bolloré, d’où ses distances avec CNews qu’il déclare ne jamais avoir regardée. Curieusement – ou pas – Attal n’a pas parlé de sociétal dans son meeting : est-ce l’effet des prises des positions féministes contre la GPA ? Attal n’a pas envie de s’enliser dans un débat controversé où il sait qu’il a plus à perdre qu’à gagner. D’où ce profil bas de la part d’un candidat qui parvient même à être plus à droite que l’aile la plus modérée de la social-démocratie.

Attal et Philippe jouent bien à fronts renversés. En réalité, le candidat plus en difficulté sur ces sujets semble Retailleau : il est en effet le candidat qui, en raison de son parcours et de ses positions affichées, risque d’essuyer le plus de critiques sur les thèmes sociétaux. D’où la crainte d’un grand écart entre un conservatisme assumé – et identifié, car Retailleau est vu ainsi dans l’opinion – et la nécessité de convaincre un auditoire plus large.

Pour le moment, le candidat vendéen a préféré parler d’autres sujets et la presse ne lui tient pas – encore – rigueur de ce conservatisme. En réalité, ce qui pointe maintenant, c’est un affrontement entre Attal et Phillipe. Car, si le député des Hauts-de-Seine a déjà « tué » le père (Macron), il doit se débarrasser de l’oncle (Philippe) avant d’attaquer le très lointain cousin de province (Retailleau).

On comprend alors que, chez Philippe, la réunion publique du 5 juillet prochain constitue un défi, d’où la mobilisation intense soulignée plus haut. Car l’ambiance du meeting jouera et on verra si elle adoube le maire du Havre. Entre-temps, Retailleau multiplie les événements et active tous ses soutiens, des grands élus aux cadres politiques comme les collaborateurs parlementaires.

Cependant, on a beau égrener des propositions sur la tech, les relations internationales ou le logement, il y a des éléments qui s’invitent dans la compétition et qui peuvent rebattre les cartes. Comme ce qui s’est passé à Paris lors du match PSG-Arsenal samedi dernier. On a pillé et cassé et cela rappelle la situation d’un pays fracturé où la question de l’identité et de l’immigration est posée. On fantasme sur le Canon français, mais les peurs réelles sont bien là… Se poser comme un rempart contre le RN ne suffit pas quand on s’interroge sur l’avenir du pays et que des millions de Français expriment régulièrement dans les urnes un sentiment de dépossession.

Le bloc central ne doit pas seulement aborder la question de l’électorat populaire : il doit aussi traiter cette question identitaire. L’ordre du jour thématique ne saurait être fixé que par les candidats eux-mêmes. Ce serait un peu trop facile.

Jean-François Mayet

Politologue

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