Les nations sont-elles la mort des civilisations ?
Nous avons tous en mémoire la terrible phrase de Paul Valéry, juste après la Première Guerre mondiale dont les combats furent dévastateurs entre les puissances de la Triplice et celles de la Triple entente : « Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles. »
Cette guerre resta gravée dans les esprits avec un désir profond « plus jamais ça » qui ne dura qu’une vingtaine d’années, pour encore plus d’atrocités.
L’hubris nationale, telle qu’exprimée par le Kaiser en 1913 (« La guerre avec la France est inéluctable. ») fut-elle la cause du conflit ? En d’autres termes, les nations concourent-elles, par leur excès, à la mort des civilisations ?
Mais qu’est-ce qu’une civilisation ?
Il y a quelques décennies, l’historien Yves Renouard en a donné la définition suivante : « Une civilisation est l’ensemble des façons de vivre, de sentir, de penser, de croire et d’agir d’une société humaine. L’histoire de chaque civilisation prenant une société humaine sous tous ses aspects est une histoire totale. »
Et il ajoutait : « À chaque groupement d’hommes sa civilisation… mais aucune ne peut dès lors valoir plus qu’une autre, puisqu’il n’y a aucune mesure pour les comparer. Elles manifestent entre elles des différences, non une supériorité. »
« Toute civilisation est impénétrable pour une autre. » (André Malraux)
Mais peut-on réellement opposer nation et civilisation ?
Dante Alighieri est-il concevable hors l’Italie des XIIIe et XIVe siècles ?
Johan Wolfgang von Goethe (1749-1832), écrivain allemand par excellence, pouvait-il s’exprimer dans une autre langue ?
William Shakespeare écrit dans un vieil anglais des XVIe-XVIIe siècles.
Miguel de Cervantès, avec Don Quichotte de la Manche, critique avec humour la société espagnole du XVIIe siècle.
Wolfgang Amadeus Mozart compose dans la douceur autrichienne de la musique devenue classique.
Giuseppe Verdi puise dans la richesse des sagas antiques l’inspiration romanesque de son siècle.
Gabriel Fauré incarne la douceur de la musique française face à l’école musicale allemande de Beethoven et Wagner.
Victor Hugo est, hélas, le plus grand poète français.
Tous ces auteurs ou compositeurs dont les œuvres sont nées du moule national ont gagné l’universalité culturelle incarnée par l’Occident qui gagna tous les continents grâce aux conquêtes des armées nationales.
L’Occident avait alors pour s’imposer au monde un dieu, la science qui lui donna une réelle supériorité impériale.
C’est grâce à la science que ses ingénieurs construisaient des routes, des ponts, des ports, que ses soldats, ses marins avaient des canons, des cuirassiers. Ils ont alors brisé toute résistance des guerriers indigènes.
« Il n’y eut d’hellénisme, d’ordre romain, de chrétienté, de civilisation moderne que par leur effort sanglant. » (Charles de Gaulle)
Aujourd’hui, dans le village planétaire, si les auteurs universels sont toujours interprétés et appréciés, l’axe du monde se déplace sous le poids des hommes vers l’Asie, l’Afrique et l’Amérique du Sud. Les nations fortes de leur poids démographiques sont désormais les nations civilisatrices indubitables.
Un dernier point, au demeurant majeur :
Nous vivons dans un village planétaire, la mondialisation sous l’effet de la technique est devenue « un monde sans rivage » où tout événement devient immédiat, connu sur toute la planète ; les conséquences peuvent alors être incontrôlées et néfastes.
Il appartient aux nations de mettre en place des écluses protectrices, soit nationales, soit en coopération au niveau multilatéral. Les nations doivent être souveraines pour maîtriser leur destin, elles demeurent en conséquence la clé de voûte des relations internationales à condition d’en avoir la volonté !
Mais elles n’échapperont pas à leur destin, c’est l’histoire tragique du monde.
Car toutes les nations civilisatrices débutent par le mythe et finissent par le doute et la pensée de la mort, nous rappellent Emil Cioran ou encore André Malraux.
Laisser un commentaire