Affaire Bardella : guillotine ou feu de paille ?

Affaire Bardella : guillotine ou feu de paille ?

Depuis plusieurs semaines, quelques médias alimentent le feuilleton sur les propos douteux – réels ou supposés – de cadres du RN.

Comme si le journalisme – qui n’est certes pas une science, mais une opinion – se transformait en redoutable machine à investigation concentrant le débat sur la production de la preuve à charge.

Dans cette démarche, plusieurs problèmes se posent. La question du respect de la vie privée est posée. Les messages invoqués s’inscrivent dans des conversations privées. On invoquera toujours la liberté du récepteur – ceux à qui, par exemple, Bardella a répondu –, mais il existe quand même un véritable problème qui interroge non seulement le droit à l’intimité, mais aussi la pertinence de la preuve.

Par définition, le politique se base sur une distinction public-privé. Or les propos privés ne sont pas nécessairement pertinents. On ne compte pas les personnalités de gauche comme de droite qui, en privé, ont tenu des propos qui choqueraient la morale ou susciteraient des réactions pénales… Mais ce qui est privé reste privé – à moins de basculer dans le totalitarisme que Julien Freund caractérisait précisément comme un système refusant de distinguer la sphère publique de la sphère privée.

Il en va de même pour des propos tenus sur des réseaux sociaux : leur pertinence reste sujette à caution. Le risque est celui du grand déballage.

Un homme politique a beau avoir une personnalité privée, c’est tout de même sur le plan public qu’il doit être jugé et apprécié. Doit-on donner beaucoup de crédit à des propos échangés à des âges où l’on pense et agit encore comme un adolescent, sans même chercher à les contextualiser ?

En 2013, il est douteux que Bardella ait pensé avoir la carrière qu’il a eue par la suite.

Jusqu’où faut-il descendre la barre de la probité ? Jusqu’à l’enfance ? Faudra-t-il recourir à des détecteurs de mensonges bien aléatoires ?

Pour le RN, ces différents déballages sont le rappel de la difficulté à réagir dans un espace public où les médias constituent encore cette auctoritas que beaucoup n’osent pas remettre en cause. Cela souligne une certaine fragilité où l’on ne joue plus à armes égales. Médiapart et Libération mettent le paquet sur la vérification des cadres du RN qu’ils suivent à la semelle. Tel organe de presse emploierait même plusieurs personnes à temps plein pour traquer les « brebis galeuses ».

On aurait aimé le même suivi pour les cadres Insoumis qui doivent également traîner des « casseroles » !

Les médias alternatifs ou « amis » du RN sont-ils capables de répliquer ? Un combat sans pitié exige une certaine organisation, une capacité à désigner son ennemi et un travail exigeant. Si l’ennemi vous désigne, il faut aussi le désigner…

La conquête du pouvoir suppose un véritable écosystème. Celui de la gauche a beau avoir été affaibli, il pèse encore et reste nuisible. Celui du RN est fragile et ne peut compter sur le seul réseau Bolloré ou la galaxie Stérin, influents mais non dominants, et que l’on aurait tort de croire alignés sur le RN.

Cette situation brouille totalement les cartes à quelques mois de la présidentielle. Qui pèsera au final : le nombre arithmétique d’électeurs ou la loi des différents réseaux, dont la caisse de résonance est inversement proportionnelle au nombre de ceux qui les animent ? Si on en croit les différentes études électorales, le RN ne semble pas vraiment avoir été affecté par les dernières polémiques.

Aux dernières élections sénatoriales, des candidats au passé « sulfureux » ont été élus sans difficulté. Mais ils l’ont été dans des microcosmes locaux. Or au cours des deux semaines de l’entre-deux-tours de la présidentielle, l’atmosphère sera différente. Le RN est-il prêt à affronter ce moment ? Le seul avantage est que la crise a lieu avant. Faudra-t-il compter sur une certaine usure et le ras-le-bol du public à l’égard des cerbères de la presse sur fond d’essoufflement du mouvement lycéen ?

Enfin, un dernier aspect doit être souligné : de telles polémiques auraient été impossibles sans l’existence de rivalités au sein du RN. Dans toute structure humaine, a fortiori partisane, il y a des adversaires ou des déçus prêts à « balancer » et à parler à toute la presse. Mais, une fois lancée, la machine médiatique peut ne plus s’arrêter. Cela veut dire qu’un parti doit être en mesure de se discipliner en interne, mais aussi de veiller à ce que les problèmes sortent le moins possible à l’extérieur.

Jean-François Mayet

Politologue

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