La force de frappe de la gauche
Si l’on observe l’évolution de l’opinion, il est incontestable que la gauche décline. Les inquiétudes à l’égard des « réseaux » Bolloré ou Stérin marquent une inquiétude à l’égard de cette perte de magistère.
La gauche avait naguère ses totems, ses figures types (l’ouvrier, l’enseignant) ou même ses réservoirs (les syndicats). Or elle les perd autant que ces derniers disparaissent. Mais surtout, elle perd des électeurs. Et ce ne sont pas les collectifs ou les réseaux sociaux – qu’elle rêve de contrôler si l’on en croit la polémique sur les « ingérences intérieures » – qui remplaceront ces piliers perdus, indispensables au maintien d’un écosystème.
Même au niveau de ses formations politiques, elle tombe dans le travers des partis classiques : des militants qui disparaissent et un recrutement qui se fait uniquement chez les cadres au point de conforter l’entre-soi.
Depuis presque dix ans, la gauche n’a cessé de se heurter à différents murs, dont le plus dur est celui du réel.
Elle perd pied dans différents domaines, preuve qu’elle n’a pas su anticiper les évolutions sociales et économiques.
Pourtant, il convient de ne pas la sous-estimer car, même affaiblie, la gauche dispose encore de certaines capacités.
Depuis des décennies, les contraintes se sont multipliées au niveau du financement de la vie politique : les personnes morales – cela vise en fait les entreprises – ne peuvent plus soutenir financièrement les candidats ni les partis. Les campagnes électorales sont scrutées à la loupe.
Si les abus du passé peuvent justifier une certaine moralisation, cette dernière présente quand même des difficultés.
Tout d’abord, il est délicat d’exclure des personnes morales qui, d’une manière ou d’une autre, arrivent à s’ingérer dans une campagne – et ce sera de plus en plus fréquent. Au bas mot, une présidentielle coûte plus de 20 millions d’euros. Certains candidats reconnaissent que la politique est un sport de riches.
Mais, ensuite, il faut s’interroger sur les apports de certaines structures. La gauche n’a peut-être plus de moyens financiers, mais la nébuleuse associative continue à la servir. Car une association militante, ce sont bien sûr des caisses de résonance qui peuvent appeler à voter pour un candidat – ou à faire barrage comme on l’a vu aux législatives de l’été 2024 –, mais aussi des petites mains qui peuvent être bien utiles.
Ainsi, elles peuvent rédiger des notes, faire des veilles législatives ou médiatiques, alors qu’on connaît le mal fou de la droite à faire de la « production » intellectuelle interne.
Ce n’est pas un scoop de constater que même les candidats et prétendants du bloc central peinent à mettre en place ces machines à produire du fond, indispensables car, dans une campagne électorale, on est interrogé sur tout.
Si l’on prend en compte les permanents des grosses associations et qu’on les additionne, cela fait beaucoup d’équivalents temps plein (ETP) dont le travail ne sera jamais comptabilisé dans les comptes de campagne par aucun juge électoral. En 2024, une association comme le Planning familial avait appelé à faire barrage au RN en votant LFI. Mais on peut citer d’autres interventions discrètes du monde associatif.
Or, à droite, c’est bien morne plaine : on ne trouve pas dans le paysage associatif des structures d’envergure capables d’alimenter les partis et les candidats. Ces derniers doivent se rabattre sur des bénévoles et des bonnes volontés sans que le résultat soit au rendez-vous.
À l’heure où j’écris ces lignes, il n’existe toujours pas de grandes structures significatives qui pourraient aider la droite. Les associations de contribuables, de chasseurs ou familiales, dont le combat est appréciable, ont un impact et une visibilité faibles dans la société. Or la maîtrise d’un écosystème associatif idéologique est indispensable dans la conquête du pouvoir, ce que l’on comprend aux États-Unis ou, plus récemment, dans les pays de l’Est avec la mise en place de réseaux conservateurs
Certes, certains perçoivent la nécessité d’entretenir une présence sur le terrain « intello-associatif ». Reconquête n’a-t-il pas lancé « Parents vigilants » pour suivre les dérives pratiquées dans le milieu scolaire ? Mais on peut expliquer cette mise en place pour entretenir une vie militante et compenser l’absence de cadres. Car le vice des partis de droite est de concevoir la conquête du pouvoir sur le schéma de l’élection reine : la présidentielle. Or l’investissement du champ politique passe aussi par celui d’une société civile.
Jean-François Mayet
Politologue
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