Mouvement lycéen : TikTok et émeutes
Voilà plus d’une semaine que la France est inquiète face au mouvement dit « lycéen ».
Si l’agitation revêt différents degrés, la violence gratuite inquiète, y compris contre le personnel éducatif, pourtant jusque-là épargné dans ce type de manifestation.
Il y a bien du nouveau dans le mouvement actuel et il ne suffit pas d’affirmer que « cela a toujours été ainsi ». En soi, un fait historique a la particularité de rester unique, même s’il y a toujours des ressemblances.
Certains aspects inédits rapprochent cette contestation des émeutes urbaines.
Ainsi, les bâtiments publics sont brûlés ou font l’objet de tentatives d’incendie, ce qui en dit long sur le respect de l’équipement public. Des « jeunes » tirent au mortier contre les bâtiments, contre les forces de l’ordre et même contre leurs enseignants.
Une femme qui a osé protester contre les dégradations a été brûlée au visage.
Contrairement à ce que l’on pense, il n’y a rien de cyclique : les violences ont peut-être existé à toutes les époques, mais ces dernières offraient des cadres pour les contenir ou les retenir.
Ce qui frappe, en premier lieu, c’est bien la liquéfaction totale des cadres et des croyances, à commencer par les familles.
Les parents sont les grands absents et on les entend trop peu. Les jeunes sont interrogés par les adultes. Quand un jeune parle, on note certes des éléments non dénués de réalité (des classes en sureffectif, la vétusté des locaux, etc.), mais on tique quand même sur le caractère franchement stéréotypé, peu original et bien convenu des réponses : on pourrait entendre ces éléments dans la bouche des adultes ou dans un média « maintsream ».
Le jeune est plus « parlé » qu’il ne parle. C’est en effet le micro qui donne le ton et qui conduit à répéter des lieux communs. D’où le danger de croire que le mouvement peut être facilement intellectualisé parce qu’il serait organisé, comme le voudrait Jean-Luc Mélenchon, lequel court plus derrière le mouvement qu’il ne l’initie.
En effet, la séquence n’intervient pas au bon moment pour les Insoumis, qui ne pourront pas profiter de l’affaire Bardella. Marine Le Pen reste haute dans les études d’opinion et Édouard Philippe, le mieux placé du bloc central, parvient même à remonter la pente des sondages naguère défavorables.
Si le mouvement dure et dérape, le risque est que Mélenchon soit accusé d’avoir attisé le feu : sa récupération peut tourner au désastre si le mouvement se durcit autant qu’il pourrit – deux phénomènes qui vont généralement de pair.
Au fond, le mouvement des lycéens révèle toutes les complexités d’un mouvement social sur lequel chacun cherche à greffer une grille de lecture.
La rapidité du mouvement révèle que quelque chose grondait et qu’il existait des braises sur lesquelles il suffisait de souffler.
On peut, à ce titre, constater les effets délétères d’un enseignement public massifié. Il faudra faire le bilan des réformes de ces dix dernières années, tant au niveau de la suppression des filières au lycée que de l’orientation. Avec ses spécialités multiples, le système « à la carte » est devenu lourd et complexe, les jeunes se plaignant de la longueur des journées de cours.
Mais on paie aussi les choix d’un passé plus éloigné. Ainsi, l’effacement délibéré des filières professionnelles a paradoxalement privé certains jeunes d’avenir. Tout le monde n’est pas fait pour des études longues qui finiront par être abandonnées en cours de route.
Il y a enfin ces grandes anxiétés collectives : le tumulte, c’est aussi une forme de « grande peur ». Les jeunes ont conscience que leurs notes ne valent rien, que leurs diplômes ne leur garantiront aucun emploi et ils redoutent une IA destructrice d’emplois. À cela s’ajoute l’interdiction des portables, ce qui en dit long sur l’addiction aux écrans… Mais les peurs ont été accélérées avec la multiplication des situations anxiogènes (la canicule, les incendies de l’été, etc.), sur fond de réseaux sociaux catalyseurs. Snapchat ou TikTok donnent le ton en popularisant les violences.
On dit que l’algorithme de TikTok en Europe nivelle par le bas, à la différence de celui de son homologue chinois, centré sur Confucius. Le jeune est toujours un reflet du monde adulte, même quand ce dernier semble vide. Il y a beau y avoir de « l’ancien » dans ce type de mouvement, il y a aussi du « neuf » qu’il faudra déchiffrer. Enfin, cette séquence fait figure de bilan pour une présidence qui s’achève et qui aura aggravé les fractures de la société française.
Jean-François Mayet
Politologue
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