Quand Bastiat prédisait la faillite de la Sécu

Quand Bastiat prédisait la faillite de la Sécu

L’aversion pour l’incertitude tient une grande place dans les réflexions de Frédéric Bastiat (1801-1850) :

« Les hommes aspirent avec ardeur à la stabilité. » Cette attitude explique pour lui la formation spontanée des sociétés de secours mutuel assurant l’aide aux ouvriers malades ou privés d’emploi.

Ces sociétés de secours mutuel étaient déjà très nombreuses et actives sous Louis-Philippe.

Pour empêcher que « les laborieux ne soient les dupes des paresseux », la surveillance réciproque y est nécessaire.

Mais, demande Bastiat, « supposez que le gouvernement intervienne », et la réponse qu’il donne annonce ce qu’allait devenir notre Sécurité sociale.

«  Il est aisé de deviner le rôle que le gouvernement s’attribuera. Son premier soin sera de s’emparer de toutes ces caisses sous prétexte de les centraliser, et pour justifier cette entreprise, il promettra de les grossir avec des ressources prises sur le contribuable. Car, dira-t-il, n’est-il pas naturel et juste que l’état contribue à une œuvre si grande, si généreuse, si philanthropique, si humanitaire ?

Ensuite, sous prétexte d’unité, de solidarité, (et que sais-je encore ?), il s’avisera de fondre toutes les associations en une seule, soumise à un règlement uniforme.

Mais que sera devenue la moralité de l’institution quand cette caisse sera alimentée par l’impôt ; quand nul n’aura intérêt à défendre le fonds commun ; quand chacun, au lieu de se faire un devoir de prévenir les abus, se fera un plaisir de les favoriser ; quand aura cessé toute surveillance réciproque et que feindre une maladie ne sera autre chose que jouer un bon tour au gouvernement ?

Bientôt qu’arrivera-t-il ? Les ouvriers ne verront plus dans la caisse commune une propriété qu’ils administrent, qu’ils alimentent, et dont les limites bornent leurs droits. Peu à peu, ils s’accoutumeront à regarder le secours en cas de maladie ou de chômage, non comme provenant d’un fonds limité préparé par leur propre prévoyance, mais comme une dette de la Société. Ils n’admettront pas pour cette caisse l’impossibilité de payer, et ne seront jamais contents des prestations. L’état se verra contraint de demander sans cesse des subventions au budget de la nation. Là, rencontrant l’opposition des Finances, il se trouvera engagé dans des difficultés inextricables. Les abus iront toujours croissant, et on reculera le redressement d’année en année, jusqu’à ce que vienne le jour d’une explosion.

Mais alors on s’apercevra qu’on est réduit à compter avec une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend tout d’un ministre ou d’un préfet, et dont les idées sont perverties au point d’avoir perdu jusqu’à la notion du Droit, de la Propriété, de la Liberté et de la Justice. »

Visionnaire, Frédéric Bastiat décrit, avec une anticipation de plus d’un siècle et demi, tous les travers du modèle social « que le monde entier nous envie ». Il prédit le trou de la Sécu… et même la catastrophe financière que nous vivons. Plus grave, il montre que, loin de promouvoir des valeurs telles que la solidarité et la responsabilité, le système centralisé et étatisé conduit au dévoiement de l’esprit public faute de référence à toute morale.

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