Ingérences intérieures et cercle de raison

Ingérences intérieures et cercle de raison

Le débat sur les « ingérences intérieures » a été vif pendant tout l’été. Pourtant, après plusieurs semaines, la caste jacassante ne semble pas plus avancée.

La première chose à faire est de clarifier les termes du débat. Cette expression d’ingérence intérieure ne se trouve pas dans un texte de loi, mais a été donnée par le sénateur centriste Laurent Lafon, lors d’une conférence de presse qu’il donnait, le 9 juillet, pour présenter le rapport de la mission sénatoriale d’information sur la « régulation de l’information dans l’espace numérique ».

Lors de cette conférence, Laurent Lafon a déclaré : « Sommes-nous prémunis de tout risque d’ingérence intérieure ? Notre réponse est clairement non. »

C’est cette déclaration qui a mis le feu aux poudres.

Précisons encore que la mission d’information était codirigée par les sénatrices Agnès Evren (LR) et Sylvie Robert (PS) mais qu’à la suite de la polémique, Agnès Evren a désavoué le terme d’ingérence intérieure, insistant sur le fait qu’il ne figurait pas dans le rapport.

C’est vrai, mais l’idée elle-même s’y trouve bel et bien – au point que la synthèse que le sénat lui-même a publiée parle des « manipulations étrangères ou intérieures ».

Inutile de dire que l’expression « ingérence intérieure » n’a aucun sens : l’ingérence étant le fait de s’immiscer dans les affaires d’autrui, parler d’ingérence étrangère est un pléonasme et parler d’ingérence intérieure un oxymore.

Pourtant, à lire le rapport (et sa synthèse), on comprend mieux ce qui était visé – et on comprend mieux l’origine de cette bouillie indigeste, dont les potentialités totalitaires n’échappent à personne.

Le point de départ est ainsi résumé : « La conséquence [du développement du numérique], c’est l’effondrement du modèle économique des médias journalistiques, la mal-information et la désinformation massives, les manipulations étrangères ou intérieures mettant à profit la nature même des algorithmes à des fins lucratives, politiques ou d’influence : donc une potentielle déstabilisation grave du fonctionnement de la démocratie libérale. »

Comment diable le changement de modèle économique des médias pourrait-il mettre en péril les institutions ?

En réalité, tout se passe comme si cette « démocratie libérale » était réduit à ce que l’on appelle généralement le « cercle de raison » : seuls les médias dominants sont de « vrais » médias et le fait qu’ils soient désormais concurrencés par d’autres met effectivement en péril, non pas la démocratie libérale elle-même, mais la domination idéologique de l’extrême centre. Il est d’ailleurs significatif que ce rapport soit signé par des sénateurs allant du centre gauche au centre droit, c’est-à-dire l’ensemble des opinions « raisonnables ».

Tout le problème réside dans le fait que, depuis des décennies, on prétend opposer média d’opinion et média d’information. Or, l’information n’existe pas à l’état brut dans la nature : il faut nécessairement l’extraire, en particulier selon le prisme d’une opinion particulière, de la masse des faits qui nous apparaissent, au contraire, insignifiants.

« Le Monde » n’est donc pas seulement un quotidien d’information, mais aussi, évidemment, un journal d’opinion. Cela n’a rien de répréhensible mais, tant que les parlementaires ne comprendront pas cela, ils ne comprendront rien au monde des médias – et, chaque fois qu’ils y toucheront, ils le feront dans une logique de censure (dont il est d’ailleurs douteux qu’ils aient les moyens) !

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