La France ne peut plus vivre sur ses acquis

La France ne peut plus vivre sur ses acquis

La France n’est pas devenue pauvre. Elle demeure une grande économie mondiale, possède des entreprises performantes, des infrastructures solides, une recherche de qualité et des secteurs industriels qui restent parmi les plus importants d’Europe.

Mais quelque chose a changé.

Notre pays continue de produire, d’exporter, d’innover. Pourtant, il éprouve de plus en plus de difficultés à transformer cette activité en amélioration durable du niveau de vie.

C’est cela qui devrait nous inquiéter.

Non pas l’idée d’un effondrement brutal. Mais celle, beaucoup plus insidieuse, d’un pays qui continue d’avancer tout en avançant moins vite que les autres.

Les chiffres de l’OCDE sont à cet égard particulièrement éclairants : entre 2000 et 2025, la progression du PIB par habitant français n’a représenté que 63 % de celle enregistrée en moyenne dans l’Union européenne, 59 % de celle de l’OCDE et 54 % de celle des États-Unis.

Autrement dit, la France ne recule pas nécessairement. Elle décroche par vitesse insuffisante.

Et c’est une différence essentielle.

Le véritable problème français n’est pas seulement de dépenser moins. C’est de produire davantage.

Le débat économique français tourne trop souvent autour d’une opposition devenue presque mécanique : d’un côté ceux qui veulent réduire les dépenses publiques, de l’autre ceux qui veulent préserver ou augmenter la protection sociale.

Cette opposition ne suffit plus.

Car notre modèle social ne pourra être durablement financé que par une économie capable de créer suffisamment de richesse.

Il faut donc poser une question beaucoup plus simple, mais beaucoup plus exigeante : comment produire davantage de valeur en France ?

Plus d’entreprises capables de grandir.
Plus d’investissements.
Plus d’innovation transformée en production.
Plus de compétences.
Plus d’emplois réellement créateurs de valeur.

La question de l’emploi est d’ailleurs centrale. En 2025, le taux d’emploi des 15-64 ans atteignait 69,4 % en France, contre 70,4 % en moyenne dans l’OCDE. Et l’écart devient beaucoup plus important pour les 60-64 ans : 12,2 points.

Ces chiffres ne disent pas qu’il faut simplement « faire travailler davantage les Français ». Ils disent autre chose : une économie ne peut progresser durablement si une partie de ses capacités humaines reste insuffisamment mobilisée.

Le vieillissement de la population rend cette question encore plus importante.

Nous aurons demain davantage de besoins en santé, en dépendance, en retraites, en services publics et en protection. Pour les financer, il faudra davantage de richesse créée aujourd’hui.

C’est une équation économique. On ne peut pas la contourner.

Investir aujourd’hui, c’est accepter de ne pas récolter demain matin

Il existe pourtant une autre faiblesse française : notre difficulté à investir suffisamment vite dans l’avenir.

En 2025, l’investissement a progressé de 0,5 %, après avoir reculé de 0,9 % en 2024. L’investissement des entreprises non financières n’a progressé que de 0,4 %.

Ce ne sont pas des chiffres catastrophiques.

Mais ils doivent nous interroger.

Car l’investissement est précisément ce qui prépare la croissance future : une usine, un laboratoire, une infrastructure numérique, un réseau énergétique, une formation, une nouvelle technologie.

Le problème est politique autant qu’économique : la dépense est immédiate, le résultat est différé.

Un gouvernement voit immédiatement le coût d’un investissement. Il ne voit pas toujours le bénéfice dix ans plus tard.

Pourtant, une nation qui reporte sans cesse ses investissements finit toujours par payer.

Elle importe davantage.
Elle dépend de technologies développées ailleurs.
Elle perd des marchés.
Elle voit certaines entreprises investir hors de ses frontières.
Et elle doit ensuite financer, à un coût supérieur, le rattrapage de ce qu’elle n’a pas voulu préparer.

Nous devrions donc changer notre manière de regarder la dépense publique.

Toutes les dépenses ne se valent pas.

Une dépense qui entretient une situation existante n’a pas la même portée qu’une dépense qui augmente notre capacité future à produire.

Investir n’est pas simplement dépenser. C’est acheter de la capacité pour demain.

Cette distinction devrait être au cœur du débat budgétaire français.

La véritable bataille sera celle des compétences

Il existe cependant un investissement plus important encore : celui dans les femmes et les hommes.

L’intelligence artificielle, la robotique, l’automatisation, les technologies énergétiques, la cybersécurité ou les biotechnologies transforment déjà profondément l’économie.

La question n’est plus de savoir si ces transformations auront lieu.

Elles ont commencé.

La vraie question est de savoir si la France disposera des compétences nécessaires pour les accompagner.

Nous avons des chercheurs, des ingénieurs, des entrepreneurs et des salariés remarquablement qualifiés. Mais nous avons aussi un système de formation qui peine parfois à suivre la vitesse de transformation des métiers.

Il ne suffit donc plus de former davantage.

Il faut former autrement.

Plus rapidement. Plus près des besoins des entreprises. Avec davantage de liens entre l’école, l’université, l’apprentissage, la formation professionnelle et le monde économique.

L’OCDE souligne précisément l’importance du déficit de compétences et des difficultés d’adoption des nouvelles technologies dans les performances de productivité françaises.

C’est ici que se joue une partie de notre avenir.

Voulons-nous simplement protéger les emplois d’aujourd’hui ?

Ou voulons-nous préparer les emplois de demain ?

La différence est considérable.

Une politique économique moderne ne devrait pas seulement chercher à préserver ce qui existe. Elle devrait permettre à ceux qui travaillent aujourd’hui de pouvoir encore travailler demain, lorsque leur métier aura changé.

La meilleure protection sociale reste aussi une économie capable de créer des emplois qualifiés.

Nous savons souvent inventer. Nous devons apprendre à industrialiser

Le même raisonnement vaut pour la recherche.

La France possède de véritables atouts scientifiques et technologiques. Mais produire une idée, déposer un brevet ou créer une technologie ne suffit pas.

Il faut ensuite financer, expérimenter, produire, industrialiser, exporter.

C’est probablement l’un de nos paradoxes les plus persistants : nous savons souvent inventer, mais nous avons davantage de difficultés à transformer nos inventions en champions économiques de dimension mondiale.

La question n’est donc pas uniquement celle du montant consacré à la recherche.

Elle est celle de l’ensemble de la chaîne :

former → chercher → financer → expérimenter → produire → exporter.

En 2023, la France consacrait 2,18 % de son PIB à la recherche et développement, contre 2,70 % en moyenne dans l’OCDE. L’Allemagne était à 3,13 %, la Corée à 4,94 % et les États-Unis à 3,42 %.

Ces chiffres ne signifient évidemment pas que l’État devrait tout financer.

Ils disent plutôt que nous devons être beaucoup plus efficaces dans la transformation de notre effort scientifique en puissance économique.

La recherche qui ne trouve jamais le chemin de l’usine, du marché ou de l’exportation reste une richesse incomplètement exploitée.

L’État a donc un rôle essentiel, mais il ne peut pas tout faire.

Il doit fixer des priorités, créer les conditions de l’investissement, soutenir les infrastructures stratégiques et permettre aux entreprises de prendre le relais.

C’est également là que se joue la question de la souveraineté.

La France ne pourra pas tout faire seule. L’Europe doit enfin choisir la puissance

Les crises récentes nous ont rappelé une évidence : dépendre totalement de chaînes d’approvisionnement que nous ne contrôlons pas peut devenir un risque stratégique.

Énergie, composants électroniques, matières premières critiques, technologies numériques : pendant longtemps, nous avons surtout regardé le prix.

Produire moins cher ailleurs semblait rationnel.

Cela l’était.

Mais cette organisation supposait que le commerce mondial resterait toujours ouvert, stable et prévisible.

Nous savons désormais que ce n’est plus garanti.

Pour autant, la réponse ne peut pas être l’autarcie.

La France ne pourra jamais tout produire seule à un coût acceptable.

La souveraineté économique doit donc signifier autre chose : sécuriser les productions essentielles, diversifier les fournisseurs, conserver des capacités industrielles stratégiques et réduire les dépendances les plus dangereuses.

Et surtout, faire à l’échelle européenne ce que nous ne pouvons plus faire seuls.

L’Europe dispose d’un immense marché, d’une épargne considérable, d’une base industrielle et scientifique exceptionnelle.

Mais ces forces restent encore trop dispersées.

Notre ambition devrait être simple : permettre à une entreprise européenne de devenir mondiale sans être obligée de quitter l’Europe pour changer d’échelle.

L’Europe ne doit plus être seulement un grand marché où les autres viennent vendre leurs technologies.

Elle doit redevenir un espace où l’on invente, où l’on produit et où l’on conquiert les marchés mondiaux.

Le temps des choix

La France entre désormais dans une période où les contradictions deviennent impossibles à repousser.

Nous voulons davantage de protection, mais nous devons produire davantage.

Nous voulons préserver notre modèle social, mais nous devons augmenter notre capacité à créer de la richesse.

Nous voulons réduire nos dépendances, mais nous ne pouvons pas tout fabriquer seuls.

Nous voulons réussir la transition énergétique, mais celle-ci nécessite des investissements considérables.

Nous voulons maîtriser les dépenses publiques, alors même que les besoins liés au vieillissement, à la défense, au climat et aux infrastructures augmentent.

Il n’existe pas de solution magique.

Il faudra choisir.

Et c’est peut-être cela, finalement, que nous avons perdu dans le débat économique français : la capacité à parler des choix avant de parler des promesses.

Chaque euro dépensé quelque part ne peut pas être dépensé ailleurs.

Chaque retard d’investissement produit un coût futur.

Chaque compétence que nous ne transmettons pas augmente notre dépendance.

Chaque technologie que nous abandonnons aux autres réduit notre marge de manœuvre.

La politique économique ne consiste donc pas seulement à distribuer.

Elle consiste à préparer.

Préparer une France capable de produire dans quinze ou vingt ans.

Une France qui maîtrise les technologies dont elle aura besoin.

Une France qui forme ses jeunes aux métiers qui émergent.

Une France qui conserve une industrie compétitive.

Une France qui investit dans son énergie, ses infrastructures et sa recherche.

Une France qui utilise la puissance du marché européen au lieu de la subir.

Notre pays n’est ni condamné au déclin ni condamné à l’immobilisme.

Mais il ne peut plus considérer ses acquis comme des garanties.

Le monde avance. Les technologies avancent. Les autres économies investissent.

La véritable question n’est donc plus de savoir si la France reste une grande puissance.

La question est de savoir si elle avance assez vite pour le rester.

C’est cette question qui déterminera notre niveau de vie dans dix, quinze ou vingt ans.

Une nation ne conserve jamais durablement sa place parce qu’elle l’a occupée hier.

Elle la conserve parce qu’elle continue à investir, à apprendre, à produire et à inventer.

La France ne peut donc plus se contenter de gérer ce qu’elle a reçu.

Elle doit enfin construire ce que les générations futures attendent d’elle.

Jean-Luc Ginder

Économiste

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