Quand le pouvoir réécrit l’histoire…
Certaines déclarations présidentielles, sous couvert d’émotion, en disent long sur l’état intellectuel et moral d’un pays.
Les propos tenus par Emmanuel Macron à Trappes, le 23 octobre, appartiennent malheureusement à cette catégorie. Après une attaque meurtrière qui a fait un mort et plusieurs blessés, le chef de l’État a affirmé qu’il s’agissait de la première fois que des Français étaient visés par un acte terroriste planifié en raison de leur couleur de peau ou de leur religion supposée.
La formule est forte. Mais elle est surtout fausse.
Il faudrait avoir oublié les morts de Toulouse, les victimes de l’Hyper Cacher, le père Jacques Hamel égorgé dans son église, les fidèles assassinés à Nice…
Emmanuel Macron a fini par reconnaître que la France avait déjà connu des attentats frappant des chrétiens et des juifs en raison de leur religion. Dont acte. Mais cette rectification tardive ne fait pas disparaître le problème initial : l’émotion jupitérienne ne saurait tenir lieu de vérité historique.
L’histoire n’est pas une pâte à modeler que l’on façonne en fonction des nécessités du discours du jour.
Il est par ailleurs assez choquant que l’on ait débattu pendant des mois pour savoir si le meurtre de Crépol était raciste, alors qu’il a fallu ici quelques minutes pour imposer cette idée.
Il est enfin tristement cocasse que les autorités aient parlé d’islamophobie, alors que la victime était chrétienne. La lutte contre le racisme exige mieux que des étiquettes distribuées dans l’urgence. Elle réclame la même exigence de vérité pour toutes les victimes, quelles que soient leur origine ou leur religion.
Reste l’essentiel : que révèle cette tuerie de notre société ?
D’abord, une inquiétante banalisation de la violence.
Il est commode d’expliquer chaque drame par la folie individuelle, le racisme, l’islamophobie ou quelque autre catégorie à la mode. Mais la violence prospère surtout sur la désagrégation des liens sociaux, le mépris de l’autorité, le temps passé dans des mondes virtuels, la destruction de la famille, la banalisation des drogues et le sentiment croissant que la vie d’autrui ne mérite plus de respect.
La République ne peut pas se contenter de proclamer, après chaque drame, qu’elle ne cédera rien. Ne rien céder à quoi, exactement ? À la violence, certes. Mais encore faut-il se donner les moyens de la combattre et rétablir une autorité publique qui ne se réduise pas à la communication présidentielle.
Il existe aussi une violence politique plus insidieuse : celle qui consiste à hiérarchiser implicitement les douleurs, à sélectionner les victimes qui entrent dans le récit officiel et à reléguer les autres aux marges de la mémoire.
Lorsque le chef de l’État annonce une première historique qui ne résiste pas à l’examen des événements passés, il fragilise la confiance qui manque cruellement au pays.
La France n’a pas besoin d’une mémoire sélective, ni d’une compétition entre les victimes. Elle a besoin de vérité, de justice et d’autorité. Elle a besoin que ses dirigeants cessent de confondre la dénonciation d’un crime avec l’exploitation politique de son émotion.
La polémique de Trappes révèle la crise d’un pouvoir qui, à force de vouloir donner immédiatement un sens politique aux événements, risque d’oublier la première exigence de sa fonction : dire le vrai.
Sans vérité, la France ne peut que se diviser et entretenir le poison du soupçon. Et dans une société déjà travaillée par la violence, cet affaiblissement n’est pas un détail. C’est un danger supplémentaire.
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